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A LA LIGNE

Joseph Ponthus, A la ligne Feuillets d’usine, La Table Ronde, 2019

A la ligne est un formidable texte – une longue suite poétique qui fait roman – écrit par un jeune quadragénaire aux allures de capitaine au long cours désormais ancré en Bretagne. Le portrait qu’on a de l’ancêtre gravé en 1577 par Thomas de Leu pourrait en effet laisser transparaître une ressemblance. Joseph Ponthus a fait des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, puis il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne, avant de s’installer, par amour pour Krystel, à Lorient et d’être obligé de travailler à la chaîne dans l’agro-alimentaire – à la ligne de production si l’on préfère. C’est-à-dire de devenir un prolétaire parmi les autres, ceux que broie progressivement le capitalisme forcené qui règne désormais en maître, maître des existences, des corps et des esprits, maître du temps qui file. Certains les appellent avec mépris des « sans-dents », d’autres parlent d’ « illettrés », Joseph Ponthus leur redonne toute leur humanité, en racontant deux années passées avec eux comme intérimaire sensible et fraternel.
Son texte de 263 pages est écrit sans ponctuation, comme pour suivre le rythme de la ligne de production, des journées de travail qui s’enchaînent, des repos trop courts. Il est fait pour être lu à haute voix, crié, même, à certains moments, le style oscille entre lyrisme et familiarité, poésie et prosaïsme. Nous sommes, comme Charlot dans Les temps modernes, au cœur de l’aliénation mais aussi de ce qui pousse à la résistance, nous sommes au cœur de la guerre, au milieu du sang, des corps et des restes d’animaux encore tièdes à l’abattoir, ou bien des moules à l’usine de poissons panés, ou encore du tofu qui s’égoutte et des palettes de bulots à n’en plus finir. Les corps souffrent en permanence, les chefs et les commerciaux sont impitoyables, l’ouvrier Ponthus, « petit troufion à l’usine » attend, comme ses camarades, les sous pour lesquels il est là, et peut-être même, s’ils ont assez travaillé, un congé supplémentaire pour Noël. Il lui faut tenir, comme Ulysse poursuivi par la fureur divine, car sa Pénélope et son chien l’attendent à la maison.
Dans les tranchées, en 1915, Guillaume Apollinaire, cité par l’auteur, écrivait : « C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter. » Joseph Ponthus l’éprouve avec sa terrible expérience, partagée par une classe ouvrière dont certains voudraient nous faire croire qu’elle n’existe plus, à commencer par les patrons qui ne parlent plus d’ouvriers mais de « collaborateurs ». Ce qui fait tenir Ponthus, ce qui lui donne le courage de résister aux cauchemars et d’embaucher à quatre heures du matin pour l’arrivage de la marée, ce qui l’aide à pousser des carcasses et à maintenir debout la sienne, c’est l’amour pour sa femme, d’abord, avec laquelle il est heureux, c’est celui de sa mère, c’est son chien Pok Pok, c’est le rugby qui prépare le corps, c’est la fraternité qui se partage avec les copains de la chaîne en distribuant des bonbons Arlequin de Lutti, c’est aussi de savoir que l’océan est tout proche. Et puis c’est travailler accompagné par les chansons, notamment de Charles Trénet – même s’il n’y a pas toujours de la joie –, le souvenir des sketches de Fernand Raynaud ou des films de Godard et surtout celui de tous les écrivains lus et aimés, de tous leurs textes qu’il cite au fil de son livre, dont on découvre la puissance vraiment salvatrice : Aragon, Rabelais, La Bruyère, Georges Perec et Thierry Metz, poète et manœuvre de chantier…
A la ligne est un ouvrage beau, émouvant, fort, tendre et macabre, politique et spirituel, si poétique et si cruel, si humain. Il donne un éclairage tout particulier à une citation de Léo Ferré faite par Joseph Ponthus : « A l’école de la poésie/On n’apprend pas/On se bat ». Et si c’était cela, le sujet de ce livre ?

Laurent Bourdelas, Groupement des Radios Associatives du Limousin, 8 octobre 2019